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La tyrannie du présent
Recension du livre de daniel Innerarity,
Le futur et ses ennemis

par Olivier (25 mars 2010)

Alors que le réchauffement climatique semble avéré et que seul le rôle humain en la matière suscite de nombreux débats entre le GIEC et les climatosceptiques, le sommet de Copenhague de décembre 2009 fut un échec. Outre les intérêts économiques en jeu, comment expliquer cette difficulté à prendre des décisions?
Dans Le futur et ses ennemis1, le philosophe espagnol Daniel Innerarity interroge notre rapport au futur. Les sociétés démocratiques n'entretiennent pas de bonnes relations avec le futur. Cela, d'abord, parce que le système politique et la culture en général sont orientés vers le présent immédiat et parce que notre relation avec un avenir collectif n'est pas de l'ordre de l'espérance et du projet, mais plutôt de celui de la précaution et de l'improvisation.

Innerarity caractérise notre temps comme celui où le travail médiatique nous fige dans le présent. Le "présentisme" dénué de toute perspective menace notre avenir. Pensons à la périodisation électorale et au refus de s’engager face aux changements climatiques. "Les décideurs politiques semblent souvent manquer de courage au moment de prendre des décisions impopulaires… Pourquoi tant de décideurs ne mettent-ils pas en oeuvre ce qu’ils ont promis? La classe politique semble incapable de s’affranchir des jeux tactiques pour s’ouvrir au temps long et pour qui la prochaine échéance électorale constitue souvent un horizon indépassable."2

Cette tyrannie du présent qui se manifeste notamment par la logique de l’urgence qui déstructure notre rapport au temps en le subordonnant toujours au présent (mais est-ce l’urgence qui empêche d’élaborer des projets à long terme ou l’absence de ces projets à long terme qui nous soumet à l’urgence?), induit également un certain immobilisme, un "âge de la défiance où nous votons contre quelque chose plutôt que pour quelque chose"3.

Ainsi, à partir des années 1970, le futur a été mis à l'ordre du jour, moins cependant comme le lieu d'une configuration possible que comme une réalité faisant problème: avec l'irruption des limites de la croissance, les sombres perspectives écologiques et ses risques... L'idée de progrès est alors entrée en crise. Et les citoyens, aujourd'hui, restent sceptiques devant ceux qui les exhortent à avancer vers des horizons lointains.

Alors que la "tâche de la politique (est de) gérer le futur et assumer la responsabilité à l’égard de celui-ci"4, tout se passe comme si nous jouissions d'une sorte d'impunité dans la sphère temporelle du futur, comme si nous consommions le temps de manière irresponsable ou expropriions les autres du futur. Tout se passe comme si nous jouissions d'une sorte d'impunité dans la sphère temporelle du futur, comme si nous consommions le temps de manière irresponsable ou expropriions les autres du futur. Tout se passe comme si nous squattions le futur et comme si nous menions une attaque, depuis le présent, contre le reste du temps.

Plus nous vivons pour notre propre présent, moins nous sommes en mesure de comprendre et de respecter le "maintenant" qui sera celui des autres.

En fait, Daniel Innerarity pose la question de savoir comment, dans nos systèmes politiques axés sur le court terme, prendre l’avenir au sérieux? Et comment éviter sa confiscation par le présent?

Par cet ouvrage, le philosophe espagnol entend contribuer à la tâche principale de la politique démocratique qui consiste à établir une médiation convaincante entre l'héritage du passé, les priorités du présent et les défis du futur.

Il dessine l’importance d’une chronopolitique, c’est-à-dire une temporalité des rythmes sociaux. Il faut ainsi cesser de considérer le futur comme la poubelle du présent, le lieu où le présent se soulage en rejetant ses problèmes non résolus. Nous devrions passer de la propriété privée, c'est-à-dire générationnelle, du temps à une propriété collective, intergénérationnelle, tout particulièrement du temps futur. L'interdépendance des générations exige un nouveau modèle de contrat social. Le contrat social, qui jusqu'ici a été compris comme régissant les obligations entre contemporains, doit être élargi aux sujets futurs, avec lesquels nous entretenons une relation totalement asymétrique. "La proposition d’Innerarity se prolonge par l’appel à la constitution d’une "chronopolitique", conçue comme un gouvernement différentiel des temps. Alors que le passé et le présent pèsent de tout leur poids, jusqu’à l’excès, c’est surtout le futur qu’il convient de renforcer politiquement. Cette chronopolitique est à ses yeux d’autant plus nécessaire que le temps est lui-même devenu une matière constituante du social et du politique."5

Il faut donc accepter de réfléchir sur la structure du temps sociopolitique, la culture de la performance et le "just in time" qui déterminent encore et toujours nos choix politiques.

La politique doit apprendre à gérer la déception et à la comprendre comme un espace de possibilités ouvertes. Les déceptions inévitables font naître de nouvelles exigences et de nouveaux désaccords. Ceux-ci sont autant de moteurs pour l'évolution sociale permettant de construire l’espérance politique après l’épuisement de la vieille idée de progrès et d’appréhender l’incertitude avec le risque comme mesure centrale.

1 Daniel Innerarity, Le Futur et ses ennemis. De la confiscation de l'avenir à l'espérance politique, Paris, Climats, 2008
2 William Bourton, Le courage manque-t-il aux politiques, Le Soir, 12/01/10
3 Daniel Innerarity, Op. Cit., p. 133
4 Op. Cit., p. 11
5 Pierre Rosanvallon, La démocratisation de l’incertitude, Libération, 13/11/2009

 

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