| ASSOCIATION DU 38 - Coups de coeur, gueule, projecteur |
Coups de projecteur ElectionsQuel public pour quelle démocratie? par Olivier (03 juillet 2009) Les élections régionales et européennes viennent d’avoir lieu. La campagne insipide n’a guère déchaîné les foules. L’abstention est ainsi devenue le premier parti européen. Même pour nos élections régionales, ce phénomène n’est pas passé inaperçu. D’aucuns allant même jusqu’à évoquer une crise de la représentation et d’autres prenant fait et cause en faveur d’un changement du mode de scrutin, voire en faveur de la suppression de l’obligation de vote. Pourquoi ce désintérêt à l’égard de la chose publique? Dans le Public fantôme[1] (paru en 1925!), Walter Lippmann se penche sur cette problématique en s’attaquant aux questions suivantes: quelle est la nature de l’expérience démocratique et quelles sont les possibilités de la démocratie, de quelles illusions devons-nous nous défaire si nous voulons réaliser ces possibilités? Autrement dit, quelles sont nos attentes vis-à-vis de la démocratie, et que pouvons-nous réellement en espérer? La politique est au coeur de l’existence de Walter Lippmann (1889-1974). D’abord étudiant en philosophie, il devient par la suite journaliste et fondera la revue The New Republic. Il sera pendant plusieurs décennies l’un des chroniqueurs les plus lus des États-Unis, commentant pendant près de cinquante ans tous les évènements de la vie publique. Précurseur de la théorisation du néolibéralisme et également inventeur de l’expression guerre froide, son nom est aussi celui d’un célèbre colloque d’août 1938, où est préfigurée la société du Mont Pèlerin. Le colloque Lippmann peut être considéré comme l’un des évènements les plus marquants concernant le renouveau de la pensée libérale au XXème siècle et comme la première expression d’une internationale néolibérale. Le livre de Lippmann s’attaque à l’idée même de représentation, de peuple et de public en analysant dans un premier temps la réalité de la démocratie, telle qu’elle est vécue et expérimentée par les citoyens qui forment le ou les publics; puis en présentant les problèmes à propos desquels le public doit jouer son rôle et en indiquant ensuite quels instruments permettraient au public de tenir ce rôle de la meilleure façon possible. Pour Lippmann, le monde de la Grande Société (que l’on peut transposer au nôtre à l’ère de la mondialisation) n’est pas celui où la démocratie directe est possible, le niveau d’interdépendance entre les différentes sphères d’activités et la complexification des rapports sociaux, économiques et politiques impliquent des décisions et des actions elles-mêmes complexes. La fonction de la politique est de trouver en permanence des arrangements rendant possible ces sphères d’activités, d’interdépendance. Quelle est la situation du citoyen face à ce monde? Elle est celle d’un homme qui doit déjà consacrer son temps et son énergie à sa propre existence, qui ne peut ou ne veut pas nécessairement prendre en charge l’ensemble des problèmes qui se posent à la société. Lippmann fait une distinction entre ceux qui sont acteurs et ceux qui sont extérieurs aux problèmes. Seuls les premiers ont le pouvoir d’agir. En fait, selon Lippmann, la fonction réelle des citoyens, lorsqu’ils forment un public, est de s’aligner derrière ceux qui vont gouverner effectivement. Le fait de voter n’est pas l’expression de nos idées – un même vote peut avoir une signification et des raisons différentes –, mais une promesse de soutien. "Le rôle du public ne consiste pas à exprimer ses opinions mais à s’aligner ou non derrière une proposition. Cela posé, il faut cesser de dire qu’un gouvernement démocratique peut être l’expression directe de la volonté du peuple. Il faut cesser de prétendre que le peuple gouverne. (…) La volonté populaire ne dirige pas les affaires publiques en continu, elle se contente d’intervenir occasionnellement"[2]. Dans ces conditions, que reste-t-il à faire afin de rendre la société la plus démocratique possible? Il y a pour Lippmann deux choses importantes à réaliser. En premier lieu, définir le domaine de la vie collective qui est du ressort du public. Ensuite, donner les moyens au public, par des tests robustes et fiables, de choisir en toute connaissance de cause ceux auxquels il va apporter son soutien.
En somme, en pointant les
mécanismes de la démocratie et surtout le rôle, nécessairement
ponctuel, du public, il souligne que ce qui importe n’est pas
d’exiger du public une compétence impossible mais de lui apprendre à
distinguer les différents intérêts qui se mettent en spectacle
devant lui. Comme Bruno Latour l’explicite, "l’idéal du citoyen universellement compétent et souverain est un idéal fallacieux et hors d’atteinte. Le poursuivre, c’est se leurrer"[3]. Le Public fantôme souligne la relative impuissance et incompétence des citoyens ordinaires. "Lippmann rompt avec la définition classique de la démocratie comme le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple: c’est toujours une oligarchie qui gouverne. Même l’élection au suffrage universel ne consacre pas le triomphe du pouvoir du peuple: c’est bien encore une élite organisée qui parvient à se faire élire"[4] où le citoyen est un spectateur sourd assis au dernier rang qui s’endort et qui part avant la fin. L’essentiel lui demeure invisible: la complexité des dossiers techniques et des processus de décision. Pour Walter Lippmann, le retrait civique est une chose souhaitable car, autrement, on exige du citoyen la réalisation d’un idéal inaccessible. Toute approche réaliste dément cet idéal démocratique du citoyen souverain et omniprésent. Si l’on intègre ce schéma de pensée (ce qui n’est pas nécessairement le cas, voir infra), un bémol est de mise: pour faire correctement fonctionner un tel système, une condition s’impose:l’offre politique doit bien refléter les grandes options disponibles pour orienter le développement humain. Avant de passer des compromis, il est nécessaire que les diverses options puissent se confronter dans l’arène démocratique, notamment à l’occasion des élections. Et c’est ici que le bât blesse. Les diverses propositions se distinguent de moins en moins les unes des autres, en tout cas sur l’essentiel. Pendant les années 80, sous les coups de boutoir de la crise économique qui brisa les équilibres à la base de ce modèle, la social-démocratie accompagna toutes les dérives libérales en faveur de plus de dérégulation et plus de privatisations. En outre, les règles du marketing politique, faisant fond sur la dissolution des identités de classe, ont poussé tous les partis à ratisser large, à s’adresser à tous, comme s’il existait des propositions satisfaisantes pour tous et ne lésant personne. La recherche du compromis honorable a fait place à la mystification du consensus. Or, "la démocratie n’est pas une méthode pour exprimer un consensus, mais pour trancher de manière pacifique les dissensus"[5]. Mais s’il nous est possible d’avaliser les constats posés par Lippmann, peut-on pour autant accepter les conclusions qu’il en tire? Promoteur d’une vision politique ultra-élitiste, Lippmann ne contribue-t-il pas à légitimer le monopole des choix collectifs par une classe spécialisée? Le public n’aurait-il pour seule fonction que de participer à la société de consommation en subissant l’endoctrinement des médias "les gens comme Walter Lippmann disent que le public doit être spectateur, non participant. Çà, c’est le rôle des 'hommes responsables'"[6]. Dans cette conception, "nos démocraties sont des oligarchies libérales: elles font appel à une sorte de semi-adhésion molle de la population… il faut changer les mentalités car oligarchie et passivité sont les deux facettes d’une même médaille"[7]. Pour preuve de ce débat non tranché, Bruno Latour publie également la réplique du philosophe et sociologue John Dewey au livre de Walter Lippmann intitulée "le public et ses problèmes". Si Lippmann et Dewey conviennent que l'omnicompétence du citoyen est un mythe, ils diffèrent en revanche d'une manière considérable quant aux remèdes qu'ils envisagent. Alors que Lippmann en vient à préconiser l'interposition d'un groupe d'experts entre le public et le gouvernement, "Dewey, fidèle à la devise selon laquelle les maux dont souffre une démocratie ne peuvent être soulagés que par davantage de démocratie, s'attelle comme philosophe, comme éducateur et comme militant politique, à la reconstruction d'un public effectif"[8]. La meilleure façon de s’en sortir n’est-elle pas encore de réorganiser la société? Même si les pistes que Dewey envisage pour permettre au public de "sortir de son éclipse" sont "théoriques et hypothétiques"; elles supposent le long terme, des changements intellectuels et associatifs profonds, et une théorie rénovée de la démocratie. Lippmann et Dewey se font donc l'avocat de deux conceptions antagonistes du régime qu'on appelle une démocratie libérale. Ces deux conceptions n'ont cessé de s'opposer jusqu'à aujourd'hui, dans les termes d'un conflit entre les représentations du politique défendant l'autonomie des dirigeants à l'égard d'un public de toute manière incompétent et indifférent, et celles qui, au contraire, défendent une démocratie "forte". L'intérêt actuel de Dewey par rapport à Lippmann n'est pas seulement qu'il a résisté à la tentation d'un "révisionnisme" de la théorie de la démocratie en son temps; c'est aussi qu'il a cherché à revaloriser la fonction des citoyens. En effet, la démocratie "ne tombe pas du ciel, elle s’apprend et elle s’enseigne. Pour être durable, elle doit être choisie: il faut donc que chacun puisse y réfléchir"[9].
[1] Bruno
Latour, Bruno Latour présente le Public fantôme de Walter
Lippmann, Paris, Démopolis, 2008.
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