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Vingt ans plus tard, les murs prolifèrent par Olivier (9 janvier 2010) Il faut avoir habité sur la lune pour ne pas savoir que le mur de
Berlin est tombé il y a 20 ans. Il est bon de rappeler que, bien
qu’il en soit venu rétrospectivement à signifier l’emprisonnement
d’une population censément désireuse de fuir la domination
soviétique, le Mur de Berlin fut initialement conçu comme un cordon
de protection entourant une société nouvelle et fragile, fondée sur
le travail, la coopération et l’égalitarisme et non sur
l’individualisme, la concurrence et la hiérarchie. Pourtant, depuis que le mur de Berlin s’est effondré, de nouvelles barrières politiques ont surgi partout à l’horizon. Des murs sont frénétiquement construits au moment même où le monde entier célèbre la chute des vieilles bastilles qui avaient marqué l’Europe de la Guerre froide et l’Afrique du Sud de l’apartheid. Ces vingt dernières années, des dizaines de murs se sont construits ou sont prévus par des États-nations. Les plus connus sont le monstre édifié par les États-unis sur leur frontière sud et celui construit par les Israéliens qui traverse la Cisjordanie. Mais il en existe d’autres. Au lendemain de l’apartheid, l’Afrique du Sud s’est dotée d’un
dédale intérieur complexe de «murs» et de check points, et maintient
une barrière de sécurité électrifiée controversée sur la frontière
avec le Zimbabwe. L’Arabie Saoudite a construit récemment une
structure de poteaux en béton de trois mètres de haut sur sa
frontière avec le Yémen, qui doit être suivie par un mur à la
frontière irakienne. D’autres édifices de séparation s’annoncent: le Brésil projette d’en construire un en acier et béton sur sa frontière avec le Paraguay, Israël a l’intention de remplacer la vieille clôture par un mur sur sa frontière avec l’Égypte, les Émirats arabes unis sont en train d’en concevoir un pour leur frontière avec Oman. Le Koweït a une clôture, mais veut un mur dans la zone démilitarisée frontalière avec l’Irak. Les objectifs de ces murs varient. Il s’agit, selon les cas, de faire barrage: aux pauvres, à la main-d’œuvre, aux demandeurs d’asile; au trafic de drogue, d’armes et autres; aux importations illégales; au terrorisme; aux mélanges ethniques ou religieux; à la paix et à des modèles politiques nouveaux. Dans le nouveau paysage économique, le discours civilisationnel permet aux démocrates d’accepter plus facilement encore que de nouveaux murs soient érigés pour exclure le désespoir économique et ces cultures étrangères ou inassimilables qui forment la figure unique et indistincte de ce grand autre, ennemi de l’Occident: les murs sont des écrans sur lesquels peuvent être projetés l’autre, cause des maux qui affectent la nation. Le pouvoir et la suprématie déclinants du monde euro-atlantique et la perte de statut qui en résulte pour les classes ouvrières et pour les classes moyennes, l’érosion d’une identité nationale fondée sur une langue et une culture communes engendrent une obsession hystérique autour de cet autre construit comme ennemi de l’Occident (on peut voir ici un lien indubitable avec le débat un tant soit peu irrationnel sur le voile). Cependant, il y a aussi des dimensions communes à leur prolifération. Le plus frappant est peut-être que, même si beaucoup de ces murs correspondent aux frontières d’États-nations existants ou qui aspirent à exister, ils ne sont pas construits comme des ouvrages défensifs contre des attaques potentielles d’autres puissances. De fait, rarement soutenus par des États, les migrations, la fraude, le crime, le terrorisme et même les objectifs politiques que les nouveaux murs ciblent, découlent plutôt de forces transnationales issues de la mondialisation. Le désir de murs recèle une aspiration aux pouvoirs promis par la souveraineté: protection, contention, intégration. Les murs offrent un tableau du monde rassurant et ils sont très efficaces pour produire et perpétuer un sentiment d’imminence du danger. En tant que tels, les nouveaux murs abritent une multitude de paradoxes. Ils représentent de façon théâtrale et spectaculaire la souveraineté nationale en même temps qu’ils consacrent son érosion. Ils sont aussi des éléments de la scène politique en un autre sens. Ils mettent en lumière des objectifs, qui sont en réalité radicalement limités par les technologies modernes, par les voies d’infiltration et par le fait que les économies nationales dépendent en bonne partie de ce contre quoi ces murs visent à se protéger, à commencer par la main-d’œuvre bon marché. Ce n’est un secret pour personne que le mur de la frontière mexicaine ne diminue pas - mais détourne seulement vers le nord - le flux de migrants et le trafic de drogue. Sur le plan matériel, son principal effet a été de rendre les techniques de fraude de plus en plus sophistiquées, chères et dangereuses. Sur le plan symbolique, il permet de convaincre certains Américains qu’on «fait» quelque chose pour régler des problèmes qui résultent d’abord de la demande dans le Nord. Le contrôle des frontières est un spectacle rituel. Quand l’échec des efforts de dissuasion met le spectacle en crise, ses auteurs essaient de sauver la face en promettant un show encore plus grandiose que le précédent (on peut tenir exactement le même discours et la même analyse pour les centres fermés):les murs contiennent en puissance le spectacle de cette protection et de cette autodétermination et celui de la résolution et de la capacité d’agir:le gouvernement ne contrôle pas l’immigration, il contrôle ce que les citoyens pensent de l’immigration… construire une barrière, un mur, un centre fermé, c’est la meilleure façon de ne rien faire tout en donnant l’impression de faire quelque chose. Il y a 20 ans, un mur tombait. La "chute du communisme" devait donner la paix et la prospérité au monde. Or, on ne voit que conflits et inégalités croissantes. Partout, les droits sociaux reculent et la démocratie se mue de plus en plus en une bulle creuse. L’effondrement du "bloc de l’Est" a fait sauter un verrou à l’expansion planétaire de l’ultralibéralisme, aux appétits des oligarchies prédatrices et à la marchandisation sans freins. Dans nombre de pays de l’Est européen, c’est aujourd’hui le règne du capitalisme sauvage, de la criminalité florissante, des mafias, de la corruption. Les inégalités explosent, le droit des femmes recule, l’espérance de vie baisse, des mouvements néofascistes redressent la tête. Et les murs prolifèrent. Triste bilan. Il y a 20 ans, un mur tombait et nous ne le regrettons pas. Mais d’autres restent à abattre et ils sont nombreux: en Palestine, à Chypre, à la frontière entre le Mexique et les États-unis... et aussi chez nous avec les centres fermés et les gated communities.
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